ÉCOSSE (histoire)

ÉCOSSE (histoire)
ÉCOSSE (histoire)

L’Écosse est un pays de 77 000 km2 environ aux frontières à la fois historiques et naturelles. Au sud, les Lowlands prolongent simplement les plaines et collines de l’Angleterre au-delà des Borders et se continuent en une étroite bande orientale. Mais une véritable coupure physique est créée par les firths de la Clyde et de la Forth: ils isolent presque les hautes terres du Nord ou Highlands, profondément marquées par les glaciations qui ont déterminé une côte accidentée de nombreux fjords. Guerriers et civilisateurs ont parfois occupé les basses terres, à l’image des Romains qui, sous Antonin, en annexèrent une notable partie, bientôt protégée par un mur; la langue anglaise, quand elle fut constituée, la religion réformée aux premiers temps de révolte protestante surent rapidement conquérir le Sud, mais les Highlands jouèrent dans bien des cas un rôle de refuge et de sanctuaire inaccessibles aux nouveautés. L’Écosse a longtemps conservé, en tout ou partie, une indépendance politique remarquable, confirmée avec éclat au début du XIVe siècle contre l’Angleterre, adversaire déjà héréditaire; en 1603, selon les concepts du temps, l’acquisition par héritage de la Couronne anglaise par Jacques VI Stuart, qui devient Jacques Ier d’Angleterre, peut même être considérée comme une annexion de l’Angleterre au domaine écossais! Depuis 1707 et l’Acte d’union, l’Écosse est pourtant devenue, en dépit de quelques vains soubresauts, une «nation sans État», qui a difficilement préservé quelques traits d’une identité originale, moins la langue gaélique que la religion, moins un mode de vie que des lois et usages, des institutions, une fiscalité propres. Fait significatif: le réveil nationaliste est autant lié dans l’entre-deux-guerres au profond déclin de l’économie régionale qu’à la prise de conscience de différences culturelles majeures, et la déception économique a ainsi conduit d’aucuns à faire appel d’une intégration à la Grande-Bretagne que la révolution industrielle et la prospérité du XIXe siècle avaient au contraire semblé consolider. Sans jamais en arriver aux convulsions irlandaises, l’Écosse est entrée dans les temps des remuements et de la contestation, d’autant plus dans les années 1970 que les espérances suscitées par le pétrole ont démesurément enflé les perspectives d’un âge d’or qui naîtrait d’une indépendance retrouvée. Mais le mot «dévolution» qui entre alors dans le vocabulaire politique britannique marque les limites des concessions que Westminster serait disposé à faire: le nationalisme écossais contemporain a eu le mérite de conduire à une redécouverte des vertus passées d’un peuple d’essence celtique, de ramener à la surface des hauts faits guerriers, mais aussi le message spirituel particulier du christianisme écossais, de rechercher les facteurs d’une brillante vie intellectuelle et de l’essor précoce des universités, des écoles, de l’alphabétisation de masse aux XVIIe et XVIIIe siècles, bien avant la plupart des autres États européens. On a également jeté la lumière sur la part des Écossais dans l’expansion britannique, territoriale, de peuplement, mais aussi économique. Il n’est jusqu’au mouvement ouvrier qui, plongeant ses racines dans des courants spécifiques, n’a su affirmer au cours du siècle écoulé un puissant rayonnement et contribuer souvent de manière décisive à la formulation des programmes et à la sélection des chefs du travaillisme britannique tout entier. La conscience nationale d’aujourd’hui se nourrit de faits et de visions puisés souvent dans une redécouverte récente des origines.

1. La résistance aux envahisseurs

La conquête romaine s’est heurtée, en Caledonia, à la résistance victorieuse des Pictes, peuplade celte sans doute venue du continent au cours du premier millénaire avant notre ère; entre la Clyde et la Solway, une autre tribu celte a contribué à la résistance. À la fin de l’Empire, il en est de même des Scots, venus d’Irlande aux IIIe et IVe siècles, qui guerroyaient aussi par intermittences contre le Romain lorsqu’ils ne se livraient pas à la conquête de nouvelles positions locales. Les Celtes réussirent à limiter l’avancée des envahisseurs germains, bien qu’au sud de la Forth un solide établissement anglo-saxon ait été constitué dès le Ve siècle. Le christianisme a commencé une lente pénétration à la fin du IVe siècle, mais la véritable œuvre d’évangélisation est l’initiative d’Irlandais, surtout à partir de l’établissement de saint Colomban à Iona en 563. Colomban réussit à gagner d’abord les Scots, puis à convertir des Pictes impressionnés par sa victoire sur le monstre du loch Ness. À la fin du VIIe siècle, grâce à la persévérance de ses successeurs, l’ensemble de l’Écosse semble avoir été christianisée, mais affirme déjà une spécificité de points de vue théologiques et de vie religieuse qui inquiète Rome.

Par la suite, par-delà de persistantes querelles intestines, on s’achemine peu à peu vers l’unification politique: en 843, le roi des Scots, Kenneth MacAlpin, est également reconnu souverain des Pictes; au Xe siècle, le Strathclyde, autre territoire celte, est intégré au royaume par Malcolm Ier, dont le petit-fils, Malcolm II, obtient du roi d’Angleterre l’investiture du fief des Lothians. Le royaume d’Écosse, loin de disparaître sous les coups d’envahisseurs normands, affirme alors sa force au point que les derniers rois saxons d’Angleterre doivent guerroyer ferme pour préserver leur propre territoire.

Guillaume le Conquérant ne peut pas accepter de telles menaces et, à partir d’une victoire normande en 1072, commence une longue période de guerres entre Écosse et Angleterre, marquée par des phases de subordination complète du royaume du Nord à la tutelle féodale du souverain voisin, par la recherche, dès 1165, d’une alliance française (l’Auld Alliance ), par la fixation, en 1222, de la ligne frontière définitive, puis, à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe, par une conquête à répétition par le roi Édouard Ier d’Angleterre, qui paraît décidé à mettre fin à toute forme d’indépendance écossaise. Le soulèvement décisif de Robert Bruce, encore aujourd’hui considéré comme un grand héros national, mène à une «guerre d’indépendance» de vingt années, à lavictoire de Bannockburn en 1314 et, en 1328, au traité de Northampton par lequel l’Angleterre reconnaît la souveraineté pleine et entière du royaume écossais. Un siècle avant Jeanne d’Arc et la naissance du sentiment national en France, la «déclaration d’Arbroath» des barons écossais (1320) est considérée comme la première formulation écrite européenne du patriotisme en même temps qu’une déclaration de guerre perpétuelle à toute tentative anglaise de domination.

Ce que les armes n’avaient alors pas obtenu, la langue et la culture étaient pourtant déjà en bonne voie de le faire: les rois écossais du Xe au XIVe siècle s’étaient avec décision inspirés du modèle féodal normand. David, roi en 1124, fondateur entre autres de l’abbaye de Holy Rood, imite les codes de lois de ses voisins, introduit l’institution des sheriffs et multiplie les bourgs royaux; l’Église d’Écosse ne se distingue plus de sa voisine, si ce n’est par son refus obstiné de reconnaître toute supériorité diocésaine de l’archevêque d’York et sa victoire pour l’indépendance obtenue à Rome grâce à une bulle de 1188. Les mélanges de peuples, les migrations, les courants commerciaux créent les conditions d’une homogénéisation progressive.

Danger plus grave: à partir de la guerre de Cent Ans, l’Écosse pratique systématiquement une politique d’alliance avec la France par haine de l’Angleterre; créant ainsi en permanence le danger d’un «second front» en terre britannique, les souverains écossais ne pouvaient que s’attirer périodiquement la foudre des expéditions militaires anglaises ou, au minimum, un jeu complexe d’intrigues et de conspirations dans tous les moments defaiblesse du pouvoir. La résistance aux envahisseurs est ainsi un phénomène récurrent de la vie écossaise.

2. La civilisation écossaise médiévale

Le bruit des armes se tait assez souvent pour autoriser la construction d’un système politique original, garantir les progrès de l’esprit et la diffusion de la culture, conduire aux espérances suprêmes d’une religion sans cesse plus pure et déboucher ainsi sur les grandes réformes du XVIe siècle.

L’État écossais connaît une forme d’institution parlementaire: dérivé d’une Haute Cour de justice, le Parlement, doté de pouvoirs politiques, a émergé à la fin du XIVe siècle, à partir des règnes de Robert II Stuart et surtout, après 1424, de Jacques Ier. Il comporte une seule chambre de trois «États»: l’aristocratie, la petite noblesse et les députés des bourgs royaux (représentés dès 1326 lors de la convocation d’une Assemblée nationale); le vote par tête et les besoins d’argent de la Couronne favorisent le développement du pouvoir législatif et, à partir du milieu du XVe siècle, les sessions sont relativement régulières; les Lords of the Articles (jusqu’en 1690) constituent, au cours des intersessions, une commission élue par le Parlement pour suivre la mise en œuvre de la législation et préparer le travail ultérieur des États. L’État monarchique lui-même est efficace lorsque le souverain réussit à surmonter les inconvénients d’une minorité ou d’une régence et à s’imposer aux grands seigneurs et aux clans: dans les Highlands en particulier, le système du clan prévaut, les chefs sont censés être par droit du sang les dirigeants incontestés de leurs «enfants», et, patriarcal dans son essence, le système procure à ses bénéficiaires des soutiens d’une loyauté totale.

Les membres d’un clan ont l’orgueil de leur «famille», et les Cameron, MacDonald, MacLeod ou Mackenzie, parmi d’autres, conduisent parfois des politiques fort éloignées de l’intérêt national; c’est en vain que Jacques IV, à la fin du XVe siècle, essaye de substituer un système féodal à celui des traditionnelles chefferies. La malchance de l’Écosse est, après la mort de Robert Bruce en 1329, d’avoir eu des rois ayant subi une longue captivité chez les Anglais (vingt-neuf années au total pour David II et Jacques Ier), d’autres incompétents, et, à partir de l’assassinat de Jacques Ier en 1437, de voir se succéder, pendant près de deux cents ans, des minorités royales, le cas extrême étant celui de Marie, devenue reine en 1542 à l’âge de onze semaines! Les régences ont alors des périodes de relance de la féodalité, les officiers royaux ont patrimonialisé leurs offices et le clientélisme généralisé a affaibli le royaume autant que l’institution monarchique.

La société est, comme partout, dominée par les propriétaires du sol. Les ravages des guerres, la forte mortalité liée à la Peste noire au milieu du XIVe siècle, et aussi la force des liens d’homme à homme ont écarté les risques de conflits de classe, en particulier en facilitant la naissance d’une paysannerie de tenanciers libres dans les Lowlands; les lords, freinés dans leurs usurpations et réformes agraires par la crainte des réactions des paysans, sont des guerriers et des rentiers et ne provoquent pas les conflits des enclosures si fréquents dès la fin du Moyen Âge dans l’Angleterre voisine.

Les bourgs royaux ont connu une fortune singulière, jaloux de leurs chartes de franchises, capables de les défendre grâce à l’organisation de milices en général bien entraînées et respectées. Même si se développent des patriciats urbains, les libertés des individus et des corporations sont préservées. Un commerce au loin en mer du Nord et en Baltique, comme en direction de Bordeaux ou de l’Espagne, enrichit des ports actifs, comme Glasgow ou Aberdeen. Édimbourg, où les Stuarts installent leur capitale, ajoute la fonction politique aux autres rôles d’une cité.

L’Église représente une puissance également considérable. Elle perd progressivement de ses libertés au bénéfice de la monarchie, qui s’arroge, parfois en rivalité avec Rome, le droit de présentation aux évêchés et aux abbayes, et au profit des aristocrates qui s’approprient des biens religieux et favorisent de nombreux abus. Cependant, son rayonnement s’exerce dans tous les domaines, particulièrement l’éducation: en 1451, l’évêque Turnbull fonde l’université de Glasgow tout comme en 1410 l’évêque Wardlaw avait créé la première université écossaise à Saint Andrews. Et, à la fin du XVe siècle, l’évêque Elphinstone, fondateur du collège royal d’Aberdeen, est aussi le grand propagateur de l’imprimerie. L’humanisme des premières décennies du siècle suivant doit tout à des clercs, et William Dunbar (? 1460-1530), le plus grand des poètes de son temps, était un moine franciscain. De brillantes individualités sauvaient ainsi l’institution d’une totale décadence, qui fit qualifier les évêques écossais, par le pape Eugène IV, de «Pilates plutôt que prélats». La grande pauvreté du bas-clergé ne fait pas perdre de vue l’opulence ostentatoire de certains, le népotisme triomphant, la perversion de la vie monastique. On pardonne mal les excès d’une Église qui ne parvient pas à faire oublier qu’elle contrôle la moitié de la richesse nationale, ses revenus (enviés) étant six fois plus importants que ceux de la Couronne. La propagation des courants réformateurs a été d’autant plusrapide que l’Écosse a développé un système d’éducation de valeur grâce, peut-être, à la loi de 1496 qui enjoint à tous les barons et tenanciers de scolariser leur fils aîné à l’âge de huit ou neuf ans sous peine d’amendes sévères. Sans qu’on soit encore en présence d’un enseignement de masse, une élite nombreuse paraît avoir été la bénéficiaire des écoles ecclésiastiques, d’une instruction dispensée par des précepteurs et des leçons des maîtres des universités.

3. Réforme et conflits politiques

Les idées de John Wyclif et de Jan Hus sont relayées par celles de Luther. Patrick Hamilton est le premier martyr en 1528; il trouve un héritier spirituel en George Wishart qui, en 1544, revient d’un exil en Suisse et, des influences zurichoises, a retenu la nécessité de s’en tenir à la seule autorité des Écritures: il paye de sa vie, en 1546, ses «hérésies», mais lègue son message à son disciple favori, John Knox. Ce dernier séjourne en Angleterre sous Édouard VI, s’enfuit en Allemagne, puis à Genève au temps de Marie la Sanglante et revient en Écosse en 1555 porteur des vérités calvinistes; un deuxième séjour à Genève de 1556 à 1559 le convainc de la nécessité d’organiser une «cité de Dieu». Ainsi, la Réforme écossaise se place d’emblée au cœur du grand mouvement de protestantisme européen. Soutenue par l’initiative, en 1557, d’un puissant groupe aristocratique conduit par Argyll et Morton, la Réforme bénéficie alors du «Premier Covenant», qui exige des modifications rituelles importantes; en 1560, le Parlement va plus loin, dénonce toute autorité de Rome, charge Knox et cinq autres théologiens de formuler un nouveau credo et de réorganiser l’Église; la même année, la publication, en langue anglaise, d’une Confession de foi et du Premier Livre de discipline fonde le protestantisme écossais. Pour Knox, la société des hommes peut devenir le miroir du Royaume céleste à condition de respecter toujours la parole de Dieu que lui rappelleraient des clercs dévoués et aptes à manier l’arme de l’excommunication pour ramener tout contrevenant dans le droit chemin; celui-ci est d’abord pavé des intentions et des actes les plus austères en matière de vie sexuelle et familiale: un ordre moral généralisé est escompté, avec l’aide de l’État et des grands, par ailleurs satisfaits de la sécularisation des biens monastiques. L’enseignement devient une mission sacrée que lois et ordonnances ne vont pas cesser de rappeler jusqu’à ce que l’ordonnance de 1616, ratifiée par le Parlement de 1633, en vienne à prévoir une école par paroisse; ce qui est obtenu après les nouvelles lois de 1646 et 1696.

L’Écosse devient ainsi le modèle du monde puritain. Cela au prix de conflits intérieurs limités et, en particulier, de l’exil en Angleterre de Marie Stuart, contrainte à l’abdication en 1567, réfugiée captive auprès d’Élisabeth d’Angleterre entre 1568 et 1587, date de son exécution. Elle a été la touchante victime de ses mauvaises mœurs personnelles, de sa totale incompréhension du grand mouvement religieux qui soulevait son royaume, d’une politique étrangère par trop favorable à une France ralliée en majorité à la défense du catholicisme, d’ambitions dynastiques en Angleterre évidemment inacceptables pour la souveraine Tudor. Elle a aussi constitué, pendant sa captivité, l’épée de Damoclès rêvée par les Anglais pour obtenir une paix plus durable avec les Écossais.

À partir de 1603, l’Écosse fait partie d’un royaume que Jacques Ier (VI) entend appeler «de Grande-Bretagne». Les premiers Stuarts anglais ne sont pas des adversaires de la Réforme, mais, férus d’absolutisme, ils croient voir dans un épiscopat le fondement d’une autorité dans l’Église qui serait la condition de la reconnaissance sans discussion du pouvoir royal dans la société civile: dès l’acquisition du trône anglais, Jacques a rétabli les évêques en Écosse, alors qu’ils avaient disparu depuis 1588. Charles Ier a la malencontreuse idée, en 1637, de vouloir introduire dans son royaume du Nord le rituel anglican: il provoque l’ire de ses sujets qui, au nom d’un Covenant renouvelé, s’insurgent contre leur souverain. La guerre écossaise, parce qu’elle exige la constitution d’une armée royale étoffée et des moyens financiers importants, conduit Charles à rappeler un Parlement en 1640 et, par les conflits qui sont alors exacerbés entre les conceptions absolutistes et les libérales, à favoriser ainsi la naissance de la révolution qui affecte le royaume de 1642 à 1660.

Au cours de cette période, le rôle de l’Écosse et son destin évoluent. D’un côté, en 1643, les Écossais jugent utile de faire alliance avec le parti parlementaire au prix, pour Westminster, de l’acceptation d’une réforme religieuse sur un modèle plus «pur»: la Confession de foi de Westminster (1646) ne guide que peu de temps le protestantisme anglais, mais inspire durablement l’Église presbytérienne en Écosse. Mais, à partir de 1648, ralliés à Charles Ier, ils s’engagent dans la «deuxième guerre civile» qu’ils perdent lors de la défaite de Preston, en août, infligée par Cromwell: celui-ci fait son entrée à Édimbourg le mois suivant. En juin 1650, à nouveau soulevés en faveur de Charles II, ils sont aisément vaincus et, en 1654, Cromwell impose l’union des trois royaumes d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande.

La Restauration n’apporte pas de solution durable. On rétablit le statu quo politique etreligieux, en particulier la structure épiscopale de l’Église, et il faut attendre 1690, au lendemain de la «glorieuse révolution», pour que l’Église d’Écosse triomphe enfin dans sa forme presbytérienne.

4. De l’Union de 1707 à la contestation contemporaine

La solidarité protestante entre l’Écosse et l’Angleterre, la crainte d’une restauration jacobite dans un royaume du Nord où les Highlands constituent longtemps un sanctuaire du catholicisme et du sentiment légitimiste, l’intérêt économique des Écossais à voir supprimer toutes les entraves au libre commerce avec le Sud et surtout dans les possessions coloniales anglaises, la pression vigoureuse du gouvernement de la reine Anne qui use aussi bien de la corruption que de la menace armée pour convaincre le Parlement d’Édimbourg, les promesses judicieuses faites à l’Église, aux nobles et aux grands intérêts: voilà qui explique, du côté écossais, l’acceptation du traité d’Union de 1707. Il constitue le royaume de Grande-Bretagne, supprime le Parlement d’Édimbourg, crée une représentation écossaise à celui de Westminster et met fin à des siècles de vie indépendante. Le particularisme local ne disparaît pas d’un coup et alimente le camp de révoltés jacobites en 1715 et, surtout, en 1745 lorsque Charles-Édouard, «Bonnie Prince Charlie», s’empare en fait de l’Écosse et porte la guerre au sud jusqu’à Derby. La «boucherie de Culloden» perpétrée par les troupes du duc de Cumberland, la défaite du Prétendant sont suivies de mesures de répression, de la destruction du système clanique dans les Highlands, de la création d’un réseau routier sud-nord qui désenclave l’Écosse en même temps qu’il favorise d’éventuelles répressions.

L’Union a longtemps fonctionné sans à-coups majeurs. On le doit au respect de nombre d’articles du traité, à l’adaptation de la représentation parlementaire écossaise aux nouvelles réalités démocratiques (le nombre de sièges aux Communes passant de 45 à 72 entre 1707 et 1885), à l’intégration culturelle avec la quasi-disparition du dialecte «scot» et l’éclipse du gaélique qui n’est plus parlé aujourd’hui que par 1,5 p. 100 des habitants.On le doit aussi aux remarquables progrès économiques et sociaux de l’époque de la révolution industrielle et de l’âge victorien. La population de l’Écosse est passée d’environ 1 million d’habitants au temps du traité à 1 600 000 en 1801, à près de 3 millions en 1851, à près de 4 millions et demi au début du XXe siècle, à 5 130 000 au recensement de 1981; cela est dû en partie à l’immigration irlandaise, qui représente 7,2 p. 100 de la population en 1851, 4,8 p. 100 en 1891, alors que, de 1861 à 1939, près de la moitié de l’excédent naturel alimente une émigration vers d’autres parties du Royaume-Uni et surtout vers l’Empire: Canada, Australie, Nouvelle-Zélande et Inde notamment. Le mouvement d’émigration concerne encore en moyenne 10 000 individus par an dans les dernières décennies.

Le haut niveau d’alphabétisation, de 85 à 90 p. 100 des habitants dans la première moitié du XIXe siècle, la qualité de l’enseignement, en particulier dans les académies fondées au XVIIIe siècle, celle de professeurs comme Adam Smith et d’inventeurs comme James Watt ont contribué à faire participer largement le pays aux grandes mutations économiques. Glasgow fut à même de bénéficier de la révolution commerciale du siècle des Lumières en devenant le grand port du tabac; l’exil des jacobites et une relève des propriétaires coïncidèrent heureusement avec la révolution agricole, et, au prix d’évictions scandaleuses de tenanciers, on connut le grand essor de l’élevage du mouton à laine. Le charbon et le fer firent la fortune industrielle de l’Écosse du XIXe siècle: elle produisait en 1865 le quart de la fonte britannique, et les chantiers de la Clyde construisaient en 1910 le tiers des nouveaux navires britanniques.

Au début du XXe siècle, la production industrielle de l’Écosse représente le septième de l’anglo-galloise, mais elle est son égale par tête.

L’urbanisation rapide est la conséquence de ces développements: en 1755, quatre villes comptent plus de 10 000 habitants et rassemblent 9 p. 100 de la population; en 1820, elles sont treize et rassemblent un quart des Écossais. Glasgow passe de 31 000 âmes en 1755 à 200 000 en 1831, et à un million en 1914 où elle est la ville la plus densément peuplée d’Europe.

Comme ailleurs sur le sol britannique, la progression des niveaux de vie est inégale et très lente dans certains cas. L’action organisée des ouvriers est tôt apparue nécessaire. Le grand essor date des années 1880 quand James Keir Hardie fonde la Fédération des mineurs; le mouvement syndical rassemble 150 000 membres en 1892, et une confédération intersyndicale, le S.T.U.C., est créée en 1897. Le socialisme écossais est fondé sur la revendication d’une «justice» conforme aux enseignements bibliques plus que sur des théories philosophiques révolutionnaires.

Les affrontements sociaux et l’évolution des mentalités n’épargnent pas le domaine religieux; pourtant, la place de la Bible dans l’enseignement continue de marquer les esprits et contribue à éviter un anticléricalisme qu’aurait par ailleurs justifié le patronage laïque dans les paroisses (aboli en 1874). Les protestants connaissent une crise prolongée avec le schisme de 1843 et la fondation d’une Église libre d’Écosse opposée en particulier aux interférences étatiques; leur réunification intervient en 1929. Pendant ce temps se produit un accroissement important du nombre de catholiques, souvent d’origine irlandaise, qui en viennent à représenter un tiers des Glaswégiens à la fin du XIXe siècle.

L’Écosse n’a pas été l’Irlande du nord de la Grande-Bretagne ; selon la formule de Walter Scott, les Écossais «sont patriotes de cœur, mais unionistes de raison». De brillantes individualités, à commencer par Scott lui-même, mais aussi Robert Burns avant lui et bien des bardes après eux, contribuent à maintenir une culture gaélique. Mais la revendication politique ne s’ensuit pas. En 1853, une association nationale pour la revendication des droits de l’Écosse, dans les années 1880 des allusions publiques à un Home Rule pour l’Écosse, l’inscription de cette revendication dans le programme du premier Parti travailliste, les encouragements de libéraux à cette demande ne débouchent sur rien de concret. Si ce n’est peut-être la décision du gouvernement britannique, en 1885, de nommer un ministre spécial avec le titre de secrétaire pour l’Écosse: il en résulte une dévolution très partielle de pouvoirs qui débouche en 1939 sur l’installation d’un Scottish Office à Édimbourg, sorte de gouvernement local sans contrepoids parlementaire.

5. Les crises du XXe siècle

À partir de 1918, l’Écosse entre dans un cycle d’années difficiles. Les grandes industries qui avaient fait son renom, du charbonnage aux chantiers navals, déclinent et des taux de chômage très élevés caractérisent la région. De redoutables agitations sociales, comme la grève nationale de 1926, ne débouchent sur aucune amélioration. Pendant les années 1930, les Écossais sont particulièrement déçus par l’indigence des programmes d’aide aux régions «déprimées» ou «spéciales»; la guerre seule, avec le déplacement d’entreprises et la création d’établissements dans les zones les moins exposées aux bombardements, apporte quelque changement; ensuite, une politique de développement régional est poursuivie avec plus ou moins de constance. Les décennies les plus récentes ne constituent pas des époques dorées; seul le secteur de la côte orientale est favorisé par l’essor pétrolier et, à partir des années 1970, a paru sur la route d’un développement accéléré.

C’est sur ce fond de grisaille économique que des idées nationalistes, soutenues longtemps par des groupuscules, prennent davantage corps. En février 1934, sous l’impulsion de John MacCormick, le Parti national écossais naît de la fusion de plusieurs organisations; affaibli pendant la guerre, son action relayée un temps par une «Convention écossaise» qui, en 1948, se targue d’avoir réuni deux millions de signatures au bas d’un Covenant en faveur de l’indépendance, il reprend un nouveau souffle dans les années 1960, réunit alors plus de 100 000 militants, remporte le siège de Hamilton en 1967 à l’occasion d’une élection partielle, et, surtout, lors des deux élections générales de 1974, obtient respectivement 21,9 puis 30,4 p. 100 des suffrages écossais, onze sièges à Westminster et l’espoir fou de faire triompher enfin la cause de la souveraineté écossaise. En 1979, la concession, arrachée au gouvernement travailliste, d’une dévolution partielle de pouvoirs à une Assemblée écossaise paraît trop limitée aux nationalistes, excessive aux «unionistes», d’où un fort taux d’abstentions; malgré 51,6 p. 100 de «oui» au référendum du 1er mars, le vote positif est inférieur aux 40 p. 100 d’électeurs inscrits qui devaient constituer la base d’une approbation valide. C’est l’amorce peut-être provisoire d’une crise du nationalisme écossais que confirment les scrutins législatifs ultérieurs avec un nombre de voix inférieur, en 1983, de moitié à celui de 1974 et un laminage identique en juin 1987 (3 députés nationalistes élus).

L’échec nationaliste, qui est bien moins net dans les régions de l’Ouest et du Centre, tient peut-être au réalisme de nombre d’Écossais, satisfaits du degré de décentralisation administrative dont ils jouissent et qui a été encore réaffirmé par la réforme de 1973.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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